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La plus grande menace

Un article qui commence par un appel pathétique à notre responsabilité, qui rappelle ensuite à quel point la menace de la crise climatique est grave et qui se termine par la consternation dans laquelle est plongé l’auteur par la politique de sécurité suisse en général et les émissions de CO2 de l’armée en particulier. Par Andreas Weibel

Il existe environ 250 milliards d’étoiles dansnotre galaxie. Des planètes semblables à la terre tournent autour d’une grande partie d’entre elles. Des formes de vie complexes auraient pu apparaître dans un nombre incalculable d’endroits, or, d’après ce que nous savons aujourd’hui, notre planète semble être la seule sur laquelle cela s’est produit, il y a 3,5 milliards d’années. Depuis lors, environ 50 milliards d’espèces se sont développées. Une seule d’entre elles, l’être humain, a réussi à créer une civilisation technologiquement avancée. Et enfin, depuis quelques décennies seulement, nous sommes en mesure d’influer sur l’avenir de
notre planète. Bref : le fait que nous existions et que nous vivions précisément maintenant est le fruit d’un énorme hasard. Ce hasard va de pair avec une responsabilité immense : nous déterminons l’avenir de la vie sur Terre, mais
également dans notre galaxie tout entière.

La menace
Lorsque l’on parle de la crise climatique, il est souvent question du seuil limite de 2°C. Cela signifie que le réchauffement de l’atmosphère terrestre occasionné par l’humain ne devrait pas excéder, en moyenne, 2°C par rapport à
l’époque préindustrielle. Il existe toutefois un aspect que les hommes et les femmes politiques osent à peine mentionner : que se passerait-il si nous dépassions ce seuil limite ? Le système climatique terrestre possède un certain nombre de points de non-retour. Si certains seuils limite de température sont dépassés, des processus qui ne peuvent que difficilement être arrêtés se mettent en marche et se consolident eux-mêmes. En voici quelques exemples : le dégel du permafrost en Arctique et la libération de quantités immenses de CO2
qui en résulte ; la fonte des calottes glaciaires, qui a pour conséquence que moins de chaleur solaire est reflétée vers l’espace ; ou le dégagement d’hydrate de méthane, un gaz extrêmement nocif pour l’environnement, qui est aujourd’hui stocké naturellement dans les profondeurs océaniques. Les conséquences seraient une augmentation sans précédent de la température, un climat hostile à la vie humaine et celle de la plupart des autres espèces. Les scénarios possibles pourraient être ceux de mauvais films fantastiques. Il n’est pas exclu que toute l’eau de mer s’évapore en l’espace de quelques centaines d’années. Entre-temps, nous avons déjà dépassé plus de la moitié de la limite des deux degrés. Nous
portons une énorme responsabilité et nous sommes sur le point de tout détruire.

Le rôle des armées
La fonction de la politique de sécurité et de toute armée est de protéger la population et de prévenir les menaces. Face à l’énorme menace que représente la crise climatique, nous devrions pouvoir partir du principe que l’armée utilise toutes les ressources mobilisables pour prévenir cette menace. Or, c’est tout le
contraire. Chaque année, l’armée suisse produit environ 240’000 tonnes de CO2. C’est à peu près la même quantité de dioxyde de carbone que celle émise par toutes les voitures de la ville de Zürich, soit environ 0,5 % des émissions totales de gaz à effet de serre de la Suisse. Environ la moitié des émissions de CO2 de l’armée
proviennent des avions de chasse. Un F/A-18 consomme environ 5000 litres de carburant par heure de vol et produit environ 15 tonnes de CO2 pendant cette période. Cela correspond à deux voyages et demi en voiture autour de l’équateur. Certains des avions de chasse qui pourraient potentiellement succéder aux F/A-18 consomment beaucoup plus de carburant que ces derniers.
La situation est la même dans d’autres pays. Les forces armées américaines sont le plus grand consommateur institutionnel d’hydrocarbures au monde. Elles émettent à peu près autant de CO2 que le Portugal ou le Pérou et, en 2017, ont dépensé 8,7 milliards de dollars pour du carburant.

L’échec de la politique de sécurité
Les émissions directes de l’armée sont certes un problème majeur, mais le problème fondamental, cependant, est différent. L’humanité est capable de performances collectives incroyables, surtout dans les situations de crise.
Nous tenons pour acquis que, dans le cas d’un conflit militaire classique, toutes les ressources d’une société sont mobilisées dans un but commun. Cela vaut non seulement pour la production industrielle et l’engagement de vies humaines, mais aussi pour la science et la recherche.
Bien que nous soyons face à une crise majeure, une menace d’envergure mondiale, il y a encore de l’espoir. Toutefois, nous devons mobiliser toutes les ressources humaines à disposition afin d’éviter la catastrophe climatique. Nous aurions besoin d’un nouveau programme Apollo pour le climat, d’un Plan Marshall pour le climat, d’un Projet Manhattan pour le climat. Nous aurions besoin d’hommes et de femmes politiques qui font comprendre aux gens que nous devons fixer des priorités et nous limiter si nous voulons sauver notre avenir.
Au lieu de cela, nous achetons de nouveaux avions de combat, et les grandes puissances lancent une course aux armements d’un milliard de dollars pour les armes hypersoniques. Toutefois, l’aveuglement autodestructeur des militaires, des responsables de la politique de sécurité et des majorités de droite sur les questions climatiques ne doit pas nous pétrifier. Il devrait plutôt nous inciter à briser ces majorités, afin que nous puissions enfin, en tant que société, assumer nos responsabilités.